Les grands thèmes de la littérature indienne
Résumé de la conférence du 17 Mars 2025
par M. Michel PRUN,
spécialiste du sanscrit.
Sarasvati est la déesse des arts (musique, littérature, etc.). Il est prudent de se mettre sous sa protection avant d'aborder un domaine aussi foisonnant que les littératures indiennes.
L'Inde est un immense pays dans lequel sont et ont été écrites de nombreuses langues. Les plus anciens textes indo-européens sont indiens et sont toujours appris et récités. Certaines productions littéraires sont incontournables ; les épopées, par exemple, ont donné lieu à un ensemble de textes se réclamant de la poésie et conduisant à s'interroger sur les conditions de l'émergence de cet art. A partir d'exemples littéraires illustrés par la présentation d'œuvres graphiques nous tenterons d'entrer dans cet univers qui peut être déroutant mais rejoint par certains côtés les questionnements rencontrés en Occident.
Sarasvati est la déesse des arts (musique, littérature, etc.). Il est prudent de se mettre sous sa protection avant d'aborder un domaine aussi foisonnant que les littératures indiennes.
L'inde présente un grand nombre de langues riches de productions littéraires et il en a été ainsi aussi loin qu'il est possible de remonter au cours des trois à quatre derniers millénaires. Il est donc impossible de présenter toutes les littératures de l'Inde, même en se limitant au sanskrit, langue de culture. Aussi le choix s'est porté sur certaines œuvres caractéristiques en commençant par le commencement, suivi de l'évocation des incontournables et de certaines des œuvres auxquelles ils ont conduit, l'ensemble nous amenant à nous interroger sur ce qui est l'essence de la poésie vue de l'Inde.
Le commencement : le Veda
La Ṛgvedasaṃhitā
Le plus vieux texte de l'Inde est constitué par la Ṛgvedasaṃhitā. Il est peu habituel d'utiliser ce nom et il est important de le définir.
C'est un mot composé de trois partie : saṃhitā, veda, et ṛk. Le mot saṃhitā signifie « collection, recueil », le mot veda peut être traduit par « savoir », au sens de savoir ordinaire et du savoir sacré. Et ṛg, ṛk, ṛc- a le sens de « vers / strophe / stance , éloge, vers sacré récité en éloge d'une déité », souvent de 3 X 8 syllabes dans la période ancienne, 4 X 8 dans les œuvres plus récentes.
La ṛgvedasaṃhitā est donc le « recueil du savoir sous la forme de vers ». Elle contient 1028 poèmes (sūkta- « bien dit ») et environ 10 500 stances. La Ṛgvedasamhitā a été traduite en français, sous le nom de « Rig-Véda - Livre des hymnes », par Alexandre Langlois en 1872. Cette traduction, déjà faible au XIXe siècle, a beaucoup vieillie.
Louis Renou puis Jean Varenne ont publié des traductions partielles [Renou, Louis - Hymnes et prières du Veda. Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien-Maisonneuve, 1938 ; Renou, Louis (traduction, annotation) - Hymnes spéculatifs du Véda, Connaissance de l'Orient, Gallimard / Unesco, 1956 ; Varenne, Jean (textes réunis et présentés) - Le Veda, premier livre sacré de l'Inde Tomes 1 et 2, Marabout Université, 1967 ; Varenne, Jean. Cosmogonies Védiques. Arché / Les Belles Lettres, 1982.]
En anglais, une nouvelle tentative, prenant en compte les recherches les plus récentes, est celle de Jamison et Brereton [Jamison, Stephanie W. et Brereton, Jouel P. (traduction, présentation) The Rigveda the earliest religious poetry of India. Oxford University Presse, 2014, disponible sur Internet].
La Ṛgvedasamhitā est un texte religieux dont on évalue la date de rédaction des parties les plus anciennes au deuxième millénaire avant notre ère. Sa langue est le sanskrit védique, archaïque par rapport au sanskrit classique qui servira de langue de civilisation pendant vingt-cinq siècles. Il s'agit de stances que l'officiant récite lors de l'exécution du rituel solennel.
Autres Védas
Afin de répondre aux besoins de prêtres spécialisés, d'autres recueils ont été constitués : Sāmavedasaṃhitā ou « recueil du savoir en mélodies », Yajurvedasamhitā « recueil du savoir en formules ». Le Sāmaveda reprend principalement des stances du Ṛgveda et servait d'aide pour les prêtres chargés de chanter les hymnes. Le Yajurveda se limite souvent à de courts extraits du Ṛgveda que l'officiant et ses aides prononçaient en exécutant les rites. Ces trois textes sont appelés la triple science. Un quatrième texte, l'Atharvaveda, a un rôle moins solennel (rites domestiques) et avec une tendance à la magie. Comme on vient juste de le faire, la partie finale, saṃhitā, est souvent sous entendue et même le terme de Veda utilisé seul désigne parfois soit la Ṛgvedasaṃhitā soit les quatre saṃhitā, parfois tout texte religieux. Dans tous les cas la transmission des textes se fait oralement.
A ces samhitā sont associés d'autres textes, parfois en prose : les brāhmana, commentaires qui tentent d'expliquer les rites, et de présenter les mythes auxquels les samhitā font allusion, les Āranyaka et les Upaniṣad (18 majeures, plus de 108 recensées) qui ébauchent une symbolique des valeurs rituelles et se penchent sur le principe abstrait Brahman et l'âme individuelle, ātman, allant au-delà de la religion.
Le contenu
Didier Calin, dans son article Langage poétique du rituel proto-indo-européen [Wékwos nr. 2, 2015-2016] cite Thomas Oberlies [Der Rigveda und seine Religion, Berlin, 2012] qui résume les étapes dans le déroulement d'un rituel védique :
- attirer l'attention des dieux et assurer leur venue,
- les saluer et de les prier de s'asseoir à un endroit prévu spécialement pour eux.
- leur proposer boissons et nourriture, pendant la consommation desquelles
- leur sont adressés des chants. Rendus amicaux de cette façon,
- des demandes leur sont faites.
On retrouve souvent ces différentes phases dans les sūkta du Ṛgveda et du Sāmaveda d'où sont tirés les chants de louange du point 4 et, de manière souvent voilée, les demandes du point 5.
Le sacrifice védique était exécuté en plein air, sur une aire consacrée le temps du sacrifice.
Yajna (sacrifice) par un prêtre de la caste Nambudiri au Kérala. Illustration par Srkris transférée en 2008 sous Commons. [N° 013 bis]
Parmi les nombreux commentaires et études sur les Vedas, citons ceux d'Aurobindo (1872-1950, Aurobindo Ghose, Śrī Aurobindo) estimant que ces recueils s'éclairent quand on tient compte des différents sens des mots :
« Notre premier devoir est de rechercher si, dans le clair langage des hymnes, l'élément mythique et figuratif étant mis à part, se trouve trace de notions psychologiques suffisant à justifier notre hypothèse : celle de l'existence d'un sens plus intérieur, plus profond que le sens en apparence barbare et primitif du Veda. »
Sur les 1028 hymnes, environ 250 sont destinés à Indra, 218 à Agni (le feu et dieu du feu), 120 à Soma (une plante et boisson utilisée dans le rituel), le reste est adressé à divers dieux.
La première strophe est pour Agni, le feu mais aussi le dieu du feu. Erica VanSteenhuyse et Christopher Chapple [VanSteenhuyse, Erica & Chapple, Christopher. The Fire from Within: An Exploration into the Nature and Legends of Agni and the Rig Vedic Hymns, Loyola Marymount University, 2014] proposent une explication du rôle d'Agni, veritable messager sacré pour les mortels, et médiateur de leur sacrifice.
Quelques extraits de la Ṛgvedasaṃhitā
La première strophe du premier poème (sūkta) du premier livre (maṇḍala) de ce premier texte :
Ṛgveda I, 1, 1. [Traduction Jean Varenne]
a̱gnim ī̍ḻe pu̱rohi̍taṁ
ya̱jñasya̍ de̱vam ṛ̱tvija̍m |
hotā̍raṁ ratna̱dhāta̍mam ||
Je chante Agni, le chapelain
le Dieu du sacrifice, le prêtre,
l'oblateur qui nous comble de dons.
Cet hymne est adressé à Agni, le feu et dieu du feu, représenté ainsi :
source : Cleveland Museum of Art, Uttarpradesh, 1000, Grès. [N° 006]
Un autre exemple tiré de la Ṛgvedasamhitā :
la Gāyatrī, récitée deux ou trois fois par jour par tout chef de famille deux-fois né :
Om Bhur bhuvaḥ svaha
tát savitúr váreṇiyam | bhárgo devásya dhīmahi |
dhíyo yó naḥ pracodáyāt || 1 || RV III.62.10
Voici une traduction présentant un sens facilement compréhensible et proche de l'original :
« Méditons sur la lumière resplendissante du divin Soleil, afin qu'il inspire nos pensées. » [Gérard Huet sur https://sanskrit.inria.fr/DICO/24.html#gaayatrii]
Il en existe de nombreuse autres (par exemple sur le site : de Studio Yoga Republique et sur le site Esprit Yoga]
Les incontournables : les épopées
Deuxième type de textes importants : les épopées :
Le Mahābhārata
En français, des versions résumées ou abrégées ou commentées :
- Le Mahâbhârata, version abrégée, traduite du sanskrit par Jean-Michel Péterfalvi, introduction et commentaire par Madeleine Biardeau, Paris, GF-Flammarion, 2 volumes, 1985-86 ;
- Le Mahabharata, textes traduits du sanskrit et annotés par G. Schaufelberger et Guy Vincent, Editions Orizons, 2004-2018, 7 tomes ;
- Le Mahabharata, adaptation par Jean-Claude Carrière, Belfond, 2001 [1989] ;
- Le Mahâbhârata, Bande dessinée par Jean-Claude Carrière & Jean-Marie Michaud, éditions Hozhoni, 2019.
Les héros de Mahābhārata sont les cinq frères Pāṇḍava, et plus spécialement Arjuna, et leur épouse commune Draupadī. L'œuvre est très longue et contient de nombreuses histoires annexes. L'intrigue principale décrit le lutte entre les Pāṇḍava et leur cousins pour un royaume.
Vishnu Temple, Deogarh, India. Original image by Bob King. Uploaded by Mark Cartwright, published on 29 July 2016. [N° 017]
Au moment de la bataille décisive, la Bhagavadgītā, partie du Mahābhārata, présente les interrogations philosophiques et morales d'Arjuna et les réponses de Kṛṣṇa. Citons un passage qui peut trouver un retentissement chez tout être humain :
« O, Krishna, quand je vois les miens désireux et prêts à combattre, mes membres défaillent, ma bouche se dessèche, le frisson s'empare de mon corps, mes poils se hérissent, mon arc Gāndhīva me tombe des mains, ma peau est toute brûlante, je ne puis tenir debout et mon esprit semble pris d'un vertige. » BhG I, 28-29-30.
En français de nombreuses traductions dont :
- La Bhagavad Gîtâ - Anne-Marie Esnoul et Olivier Lacombe, Librairie Arthème Fayard, Points, Inédit sagesse, 1972 1976 ;
- La Bhagavad-Gîtâ - Shri Aurobindo - Traduction fançaise de Camille Rao et Jean Herbert, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1942, 1970 ;
- La Bhagavadgītā, traduction et présentation de Marc Ballanfat, Garnier Flammarion, 2007 ;
- La Bhagad-Gîtâ Bilingue traduction, introduction et notes par Emile Sénart, Classiques en Poche; les Belles Lettres, 2004 ;
- La Bhagavad-Gītā suivi du commentaire de Śaṅkara (extraits), traductions d'Emile Senart et de Michel Hulin, Points Sagesse, 2010 ;
- Bhagavad-Gîtâ, Le chant du Bienheureux, Traduit du sanskrit par Sylvain Lévy et J.-T. Stickney, Editions Mille et une nuits, 1997.
Le Rāmāyaṇa
(IIIe avant-IIIe après) attribué à Vālmikī. En français :
- Vālmīki, Rāmāyaṇa, édition (dir.) par Biardeau Madeleine et Porcher Marie-Claude. Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard, 1999.
- Filliozat, Vasundhara. Le Rāmayaṇa. Extraits, traduction, notes. Éditions Âgamât, 2007.
Résumé : Viśnu descend sur terre sous la forme de Rāma, fils du roi Daśaratha. Ayant grandi, il gagne un concours dont le prix est la princesse Sītā (aussi appelée Jānakī ou Vaidehī), fille de Janaka roi de Videha. Alors qu'il devait être investi roi, Rāma doit partir en exil dans une forêt pleine de démons. Son épouse, Sītā, décide de l'accompagner ainsi que son frère Lakṣmaṇa. Sītā est enlevée par le démon Rāvaṇa qui a profité de l'absence des deux frères.
A son retour Rāma se rend compte de l'absence de Sītā :
« Rāma s'écria : « C'est lui qui a dévoré Sītā Vaidehi ! J'en suis certain. Manifestement c'est un rākṣasa qui erre dans la forêt sous la forme d'un vautour ! Il a dévoré Sītā aux longs yeux et repose paisiblement ! Je vais tuer de mes flèches à la pointe brûlante, de mes terribles flèches qui jamais ne manquent leur but ! ». A ces mots, Rāma, furieux, fixa sur son arc un dard tranchant comme un rasoir et se rua sur le vautour, comme s'il allait ébranler la terre jusqu'aux océans qui la bordent. Alors d'une voix éperdue de tristesse, l'oiseau qui vomissait son sang écumeux s'adressa à Rāma fils de Daśaratha : « Celle que tu cherches partout dans cette immense forêt comme on cherche une plante de vie, Rāvaṇa l'a enlevée. Ta reine et ma vie, il les a toutes deux ravies. ». [Rāmāyaṇa III-LXVII , Traduction empruntée à Biardeau Madeleine et Porcher Marie-Claude.]
Plus tard, avec l'aide des singes conduits par Hanuman...
Pierre Toutain Richer-Hoa-Qui. Bénarès, p. 54.Vilo Paris 1985 [N° 079]
...Rāma délivre Sītā mais doit l'envoyer en exil, le peuple ne comprenant pas qu'elle ait pu rester indemne de son séjour chez le démon. Elle est recueillie par Vālmikī, l'auteur du Rāmāyaṇa !!!, qui élève ses jumeaux.
La (grande) poésie : le kāvya
Le vers, aux règles semblables à celles du latin et du grec, n'a jamais été considéré comme le signe de la poésie. Le Rāmāyaṇa est tenu pour le premier texte relevant de la grande poésie (kāvya). Bien que présent sous de nombreuses formes, le summum du kāvya se manifeste dans le théâtre. Le premier maître de l'art dramatique est Kālidāsa (IVe-Ve siècle), avec trois œuvres (Agnimitra et Mālavikā, Vikramorvaśi, Śakuntalā). Il a aussi écrit des textes plus courts telle que le Meghadūta (le Nuage messager), le Kumārasambhava (la Naissance de Kumāra) et, peut-être le Ghaṭakarpara (voir ci-dessous).
Les règles du théâtre au sens large (y compris les décors, le texte, la danse, la musique, le jeu des acteurs, les costumes, le maquillage, etc.) sont traitées dans le Naṭyaśastra dont se recommandent les danses actuelles : Bharatanaṭyam, Kathakali, Kuttiyatam, Odissi... Ce traité aurait été écrit par Bharata sur dictée du dieu Brahma.
Un lointain successeur de Kālidāsa nommé Bhavabhūtī (VIIIe s.) a produit principalement Malatimadhava (L'Histoire de Malati et Madhava), le Mahaviracarita (Les aventures de Rāma, Rāmāyaṇa adapté au théâtre, l'action se situant du mariage de Rāma à la défaite de Rāvaṇa) et l’Uttararāmacarita : Rāma est amené à retrouver Sītā ainsi que ses jeunes fils qui viennent de s'opposer vaillamment à la troupe qui entoure le cheval de l'Aśvamedha, sacrifice solennel commandé par Rāma.
Les garçons capturent le cheval de l'aśvamedha. Auteur : bazaar art. 1910. Photographie : http://www.columbia.edu [N° 164]
Découvrant que ce sont ses enfants il dit [p. 125, Strophes 25, 26 et 27 de l'acte VI de l'Uttararāmacarita, Edité et annoté par Nadine Stchoupak, Les Belles Lettres, 1955.] :
kaṭhorapārāvatakaṇṭhamecakaṃ
vapur vṛṣaskandhasubandhurāṃsakam |
prasannasiṃhastimitaṃ ca vīkṣitaṃ
dhvaniśca māṅgalyamṛdaṅgamāṃsalaḥ ||
« Leur corps aux épaules bien bâties tel un collier de taureau est foncé comme la gorge du pigeon au plein de sa force, le regard est fixe comme celui d'un lion au repos, leur voix a le son profond du tambour rituel. » [strophe 25]
« Mais ce n'est pas seulement la stature des miens que leur aspect évoque ! N'est-ce pas à la fille de Janaka que ceci et ceci est semblable ? » [ strophe 26]
« Embelli de l'éclat des dents comme des perles, c'est bien le pli de ses lèvres, le nœud de l'oreille est le même, et c'est bien la vertu de sa grâce , dans l'œil sombre et passionné. » [strophe 27]
Prolongements de l'épopée.
Dans les langues vernaculaires, prākrit ou moyen indien, le thème des épopées a souvent été repris par exemple par Tulsi-Das (1532-1623), auteur du Rām-carit-mānas, adaptation en avadhi du texte du Rāmāyaṇa de Vālmikī. Tulsi-Das est considéré comme le plus grand poète en langue vernaculaire. Il a aussi écrit le Jānakīmaṅgal qu'on peut traduire par « Bénédiction de Jānakī » et qui est récité lors de moments importants (naissance, mariage). Il s'agit d'un poème sur le mariage de Sītā désignée par son patronyme, Jānakī.
Un extrait du Jānakīmaṅgal
[Jean-Emmanuel Gorse, Les chants nuptiaux de Tulsi-Das, L'asiathèque, 1982].
La première strophe, dédiée aux salutations, se présente ainsi :
guru ganapati girijapati gauri girapati.
sarad sesh sukabi shruti sant saral mat |1|
hath jori kari binay sabahi sir navauan
Siy raghubir bibahu jathamati gavauan |2|
Ô, guru, Ganapati, Girijāpati, Gaurī, Girāpati
śarada, śeṣa : ô les bons poètes, śruti et vous saints hommes à l'esprit droit.
Les mains jointes et la tête courbée, je vous salue tous humblement. Je vais chanter les noces de Sītā et Raghuvīra, avec toutes les forces de mon intelligence.
On s'aperçoit que les allitérations sont fortement sollicitées comme souvent dans les strophes d'ouverture.
Dans une autre strophe on peut lire la description de Rāma et Lakṣmaṇa (allitérations (anuprasa), en ka et en dha dans la deuxième partie, répétition de sons, yamaka, avec ohana )
Ura bisāla kapola adhara rada sundara
Pīta basana upavīta kaṇṭha mukutāphala |53|
Kaṭi niṣaṅga kara kamalanhi dhare dhanusāyaka
Sakala aṅga manamohana johana lāyaka |54|
Large est leur poitrine ; ils ont des épaules de taureau ; beaux et puissants sont leurs bras. Ils portent vêtement jaune et cordon sacré, à leur cou pend un collier de perles.
Leur taille est ceinte d'un carquois et, dans leurs mains de lotus, ils tiennent arc et flèches. Tout leur corps est un enchantement pour l'âme et un plaisir pour les yeux.
Voici une description très guerrière des héros mais le texte ne comporte pas de développement aussi important sur Jānakī !!! Pourtant c'est son svayambhara, son « choix de l'époux ». En fait elle décide que son époux sera celui qui remportera l'épreuve prévue par son père lors d'une grande réception des guerriers et rois : soulever et bander l'arc de Shiva ! Bien sûr, c'est Rāma qui gagne.
La poésie ou Kāvya
Ce texte, parmi d'autres, est considéré comme de la poésie. Mais comment définir la poésie ?
Les alaṃkāra
Dès le Nāṭyaśastra, les alaṃkāra (« ornements », parfois assimilés aux figures de style de la rhétorique occidentale) sont considérés comme constitutifs de la poésie. Les théoriciens indiens ont défini un grand nombre de sortes d'alaṃkāra. Nous nous limiterons à quelques exemples empruntés à la description faite par Marie-Claude Porcher [Porcher, Marie-Claude. Figures de style en sanskrit, Théories des alaṃkāraṣastra, analyse de poèmes de Vaṅkaṭādhvarin. Collège de France, Institut de Civilisation indienne, 1978] et dont nous avons déjà rencontrés des exemples.
I. Figures de style "son"
Ces figures de style sont basées uniquement sur les sons sans intervention du sens :
- yamaka : c'est la répétition de phonèmes dans le même ordre mais avec un sens différent. La répétition peut concerner un vers en entier. Plus souvent la répétition concerne deux pāda c'est-à-dire deux fois le quart d'une strophe, ou seulement trois syllabes d'un pāda, ou une partie, pas forcément en fin de vers (voir ci-dessus ohana).
- anuprāsa : identité de phonèmes (allitération) : rare en français (« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes », Racine, Andromaque), plus fréquente en anglais et langues nordiques. En sanskrit très fréquent ainsi qu'en moyen indien comme dans le Jānakīmaṅgal (dans la première strophe ou dans la description de Rāma et Lakṣmaṇa).
2. Figures de style "Sens"
- Upamā : « identité de propriété alors qu'il y a différence ». On peut traduire par « comparaison ».
Cette figure est basée sur un comparé, un comparant, une propriété commune et un indicateur de comparaison :
Reprenant l'exemple précédent, en le simplifiant et en l'organisant autrement :
- Leur corps est foncé comme la gorge d'un pigeon
- Les épaules bien bâties comme un collier de taureau
- Le regard fixe comme celui d'un lion
- Leur voix a le son profond du tambour rituel.
Certains élements peuvent être absents. Par exemple « son visage est brillant comme la lune » peut être réduit à « son visage est comme la lune » et « son visage est une lune » et même, possible en sanskrit, « son visage-lune ».
La langue permet de faire des composés très condensés qui deviennent des adjectifs comportant la notion d'appartenance :
mṛganayanā de mṛga- gazelle + nayana- œil + ā (féminin) : celle dont les yeux (sont beaux comme les yeux d'une) gazelle
- Le śleṣa : un mot ou une suite de mots qui présente plusieurs sens :
Les exemples ci-dessous n'ont pour but que d'illustrer la notion :
-- śleṣa sur un seul mot :
en français (souvent masqué par l'orthographe) :
- sceau, sot, saut, seau
- cinq, ceint, sain, sein, seing, saint
en sanskrit :
- sita « blanc » et « lié » (les deux mots n'ont pas la même origine)
- ghana « dense » et « nuage » (le sens « nuage » découle du premier)
-- śleṣa sur une suite de mots :
en français :
- « la belle porte le voile »
- « j'ai reçu un livre de lui ».
en sanskrit :
- bhramaraścumbati yūthikālatām a deux sens : « Le voyageur embrasse la jeune femme » et « L'abeille effleure la liane de jasmin ».
- Il peut y avoir śleṣa par découpe différente de l'expression. Par exemple bhāvana peut se comprendre comme un seul mot signifiant « qui produit » ou comme deux mots associés dans un composé bhā-vana- signifiant « forêt (vana-) de rayons lumineux (bhā-) ».
Le rasa
Certains auteurs indiens pensent que les alaṃkāra ne suffisent pas à faire la poésie. Il faut prendre en compte la notion de rasa ou « saveur ». Essayons d'approcher cette notion fondamentale des arts indiens.
Chacun de nous, dans la vraie vie, a éprouvé une de ces émotions : amour, amusement, pitié, fureur, bravoure, peur, tristesse, étonnement (par le merveilleux) ; par l'expérience esthétique, il est possible d'avoir une sensation similaire mais, du fait d'une certaine distanciation, on parle plutôt de sentiment : śṛṅgāram l'érotique, hāsyam le comique, karuṇa le pathétique, raudra la fureur, vīra l'héroïque, bhayānaka l'effroyable, bībhatsa le sinistre, adbhutam le merveilleux [Bruguière, Philippe. La délectation du rasa. La tradition esthétique de l’Inde. Cahiers d’ethnomusicologie, 7 , 1994.]. Une œuvre qui suscite un de ces sentiments est imprégnée de rasa. Et c'est le rasa qui ferait la poésie. En danse et art dramatique ces sentiments sont exprimés par des expressions codifiées :
ainsi le document ci-dessous [provenant de https://shrifreedom.org/ayurveda-2/rasa-and-bhava/] :
[N° 027]
Comment communiquer un certain rasa à une œuvre ? Divers éléments se combinent pour former le rasa. D'abord une idée centrale (sthāyibhāva « sentiment permanent ») autour de laquelle le rasa se développe. Elle est différente suivant le rasa visé, et peut être par exemple la présence de l'être aimé pour le sṛṅgārarasa ou « saveur amoureuse ».
(sentiment permanent)
(Saveur)
rati désir, tendresse śṛṅgāra l'érotique
hasa humour, gaîté hāsya le comique
śoka peine, douleur karuṇa le pathétique
krodha colère raudra la fureur
utsāha courage, enthousiame vīra l'héroïque
bhaya peur bhayānaka l'effroyable
jugupsā dégoût, aversion bībhatsa le sinistre
vismaya étonnement adbhuta le merveilleux
Cet élément déterminant peut être accru par exemple en évoquant la saison (printemps) et le clair de lune... et par des manifestations extérieures (joués sur scène ou évoqués dans un texte) qui font comprendre le sentiment (regards, gestes, etc., y compris les manifestations involontaires telles que pleurs, rougeur, etc.).
Le rasa érotique
Pour le rasa érotique (śṛṇgāra) on peut citer La Centurie d'Amaru [Amaruśataka Poèmes amoureux de l'Inde ancienne, traduit du sanskrit et présenté par Alain Rebière, Connaissance de l'Orient; Gallimard / Unesco, 1993] qui explore en une centaine de strophes les différents aspects de l'amour, souvent d'une manière plus sensuelle que romantique (strophe 24 légèrement modifiée) :
« Elle : « A quoi bon cacher
Sous prétexte de tomber à mes pieds
ta poitrine où se lit que tu as serré
son sein couvert d'un lourd onguent ? »
« Où cela ? » ai-je répondu ;
Aussitôt, pour effacer ces traces,
Je l'ai fougueusement enlacée,
Et, sous l'empire du plaisir,
Elle a oublié l'affaire. »
Plutôt que l'érotisme dans la réunion (saṃbhogaśṛṇgāra), la spécialité de la littérature indienne est le vipralaṃbhaśṛṇgāra (érotisme dans la séparation).
L'Inde n'a pas le monopole de ce sujet mais c'est une grande tradition en Inde, inaugurée par le Meghadūta « Le nuage messager » de Kālidāsa (IV-Ve siècle) [Kālidāsa - Meghadūta (Le Nuage Messager) et en appendice Le Ṛtusaṃhāra (Les saisons), traduits et annotés par R. H. Assier de Pompignan, Les Belles Lettres, 1967.]
Souvent, dans les textes relevant de l'amour dans la séparation, l'homme est engagé pour ses affaires dans un long voyage et ne revient pas à cause du déclenchement précoce de la saison des pluies et son amie se désespère d'autant que l'approche de la Mousson rend nerveux.
Des exemples d'œuvres relevant du rasa érotique
Gītagovinda
Jayadeva (XIIe-XIIIe siècle, Bengale.) avec le Gītagovinda [Jayadeva. Gîta-Govinda. Editions du Rocher / Unesco, Textes sacrés,1991] donne une orientation nettement religieuse à cette poésie, en un sanskrit simple, facile à comprendre et à retenir, elle est destinée à faire l'éloge de Kṛṣṇa, avatar de Viṣṇu. Ce fils de roi a, dans sa jeunesse, été confié à un couple de vachers, il participe à la garde des bovins et se montre enfant espiègle, plus tard, adolescent, il attire toutes les gopis (vachères) et les satisfait alors qu'elles sont très très nombreuses. Sa préférée est Radhā, mais il est aussi sensible aux autres gopi « vachères ».
Kṛṣṇa Radhā sur une terrasse la nuit
Miniatures indiennes Archer [N° 066 bis]
Radhā se lamente sachant qu'il lui est infidèle :
13.4
La tiédeur des nuits de printemps
me consume en ma solitude,
car je sais bien que Hari
se complaît avec d'autres filles
dont il a les faveurs !
et quand Kṛṣṇa revient : [069]
17.5
Je vois la marque de ses dents
sur Ta bouche et j'en suis jalouse,
me souvenant, hélas!
que nous faisions souvent de même !
Les bārahmāsa
Ce genre de composition propre aux littératures vernaculaires, jamais en sanskrit, est toujours resté populaire dans les communautés rurales de l'Inde du Nord. C'est un simple cadre servant à mémoriser une série d'évènements dans un certain ordre et qui fait penser à notre « en avril ne te découvre pas d'un fil, en mai fais ce qu'il te plaît »... Ce cadre est formé des douze mois de l'année mais certains types se limitent aux quatre mois de la saison des pluies (caumāsī, comasī).
Un exemple de littérature érotique dans les Bārahmāsa [Chanson des douze mois dans les littératures indo-aryennes par Charlotte Vaudeville, Institut Français d'Indologie, 1965] : le comasi de Rādhā, probablement du XVe s. :
Au mois d'āṣāḍh, on entend gronder les nuages nouveaux
Opressée par Madan [dieu de l'amour], mes yeux laissent couler les larmes
Que n'ai-je les ailes d'un oiseau, O Baḍāyi [déesse locale], pour m'envoler là-bas
Où demeure le seigneur de mon âme, Kāṇhā [Kṛṣṇa] !
Le Ghaṭakarpara
Revenant à une poésie sanskrite et savante, le Ghaṭakarpara est un texte évoquant les tourments d'une jeune femme dont le mari s'est absenté. La nature qui reprend vie après la période sèche rend la solitude de l'épouse encore plus douloureuse et l'entraîne à imaginer diverses situations et les doutes se mêlent à son anxiété. [Bernard Parlier. Introduction à la Ghaṭakarparavivṛti d'Abhinavagupta, Institut de Civilisation Indienne, 1975.]
Abhinavagupta (autour de l'an 1000, Cachemire), maître de doctrine religieuse, philosophe et auteur de nombeux ouvrages : commentaires en particulier sur des ouvrages de poétique (Abhinavabhārati sur le Naṭyaśāstra de Bharata, divers poèmes), commentaires sur des textes religieux (Bhagavadgītā), exposés philosophico-religieux sur les trois écoles tantriques du Cachemir (Tantraloka La lumière sur les tantras ; Paramārthasāra ; Parā-trīśikā-vivaraṇa ; Parātrīśikālaghuvṛtti). Il a commenté le poème Ghaṭakarpara qu'il attribue à Kālidāsa (ce qui n'est pas l'avis de tous les critiques littéraires).
La dernière strophe de ce Ghaṭakarpara se présente comme un défi :
Par les plaisirs* dus à une femme aimante,
alors qu'assoiffé je consacre l'eau dans la coupe de mes mains,
je jure de porter de l'eau dans un tesson de vase
au poète qui m'aura vaincu par les rimes.
* [car on jure en mettant de l'eau dans le creux de ses mains et en touchant sa poitrine ou la tête de son fils, ici on jure par ... les plaisirs !]
On peut se demander si, au-delà du défi, cette strophe n'est pas une plaisanterie : comment porter de l'eau dans un tesson de pot ?
Et un tesson n'est-il pas impur, donc inutilisable pour porter de l'eau ?
Si nous examinons une strophe représentative mettant en évidence les rimes :
haṃsapaṅktirapi nātha saṃprati
prasthitā viyati mānasaṃ prati |
cārakaśca tṛṣito'mbu yācate
duḥkhitā pathika sā priyā ca te ||
Aussi, Seigneur, maintenant qu'un vol de cygnes
s'efforce de partir vers Mānasa*,
que les cātakas** assoifés supplient l'eau du ciel
ta malheureuse amie te supplie.
* Lac que rejoignent les cygnes pour la mauvaise saison.
** oiseaux censés se nourrir de gouttes de pluie.
Nous percevons, malgré la difficulté due à la traduction, la détresse de l'héroïne.
Pendant que les nuages s'amoncellent [N° 026]
San Diego Museum of Art Edwin Binney 3rd Collection.
Une autre strophe décrit l'état de la jeune femme dans un jardin qui reprend vie avec l'arrivée de la mousson. Elle a la particularité de faire jouer à plein les doubles sens :
kusumairupaśobhitāṃ sitair
ghanamuktāmbulavaprahāsitaiḥ |
madhunaḥ samavekṣya kālatāṃ
bhramaraścumbati yūthikālatām ||
Un des sens possibles :
Parée de fleurs blanches ouvertes par la pluie,
la belle plante de jasmin est embrassée
par l'abeille qui l'a remarquée au printemps
mais autre sens ...
Lorsqu'il voit que le printemps est là,
le voyageur embrasse la femme pareille au jasmin,
ornée de fleurs, de perles, de larmes et de rires.
Un examen minutieux de ce texte permet d'identifier de nombreux double-sens, pratiquement au niveau de chaque mot. Il est possible de représenter les différents sens ainsi :
[N° 094]
Au-delà de ces sens, le mot bhramara- est « celui qui erre » comme le voyageur-commerçant qui va de village en village et comme l'abeille qui va de fleur en fleur.
Le dhvani
Abhinavagupta, et Anandavardhana dont il s'inspire, s'ils ne rejettent pas le rasa, estiment que la poésie, en plus des embellissements et de l'expression d'une saveur, est surtout affaire de résonnance, dhvani. Comment ?
D'abord le mot bhramara- est « celui qui erre » comme le voyageur et comme l'abeille ou ... comme l'homme infidèle qui va de femme en femme, incertitude instillant le doute et renforçant le désespoir de la jeune femme.
La formule « gouttes denses comme des perles » qui est un des sens de ghanamuktā renvoie des perles aux dents car on compare souvent les deux. Dent est en quelque sorte l'écho ou la résonance (dhvani) de perle.
Or ce mot et son écho renforce l'aspect śṛṅgara car les dents sont érotiques. Vous le savez bien puisque de vos anciennes lectures, lors de votre adolescence ou d'une précédente vie, vous avez certainement été imprégné-e-s de ces affirmations :
« Rien n'est puissant pour accroître l'amour comme les marques d'ongles ou de dents. » [Vatsyayana, kāmasūtra]
« Le soupirant lui donnera une fleur, elle aura un doux parfum et sera marquée de signes qu'il y aura imprimés avec ses ongles ou ses dents. » [Vatsyayana, kāmasūtra].
En réactivant ces déclarations, vous êtes un-e sahṛdaya c'est-à-dire que vous avez le même cœur (le même ressenti) que l'auteur et êtes sensible aux résonances produites par le poème.
Si tous les théoriciens ne s'accordent pas pour attribuer aux alaṃkarā, au rasa, au dhvani une importance primordiale dans la création de la poésie, c'est probablement le point de vue majoritaire dans les milieux lettrés de l'Inde. L'exposé correct de la poétique indienne est certainement bien plus complexe et subtile que les explications données ci-dessus.
Mais j'espère qu'Abhinavagupta n'aura pas connaissance de ce document car il penserait sans doute que je ne suis qu'un mleccha qui n'a rien compris.
Bibliographie
Outre les références citées dans le texte :
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