Réception de Jean TIROLE

Cher Jean Tirole,

Vous accueillir aujourd’hui est un grand privilège pour les membres de notre modeste académie. En leur nom, je vous remercie d’avoir accepté de nous rejoindre et de m’offrir ce grand plaisir de vous recevoir officiellement au sein de notre collège.

Vous avez reçu en 2007 la Médaille d’or du CNRS et en 2011 vous avez succédé à Maurice Allais à l’Académie des sciences morales et politiques. Vous êtes membre titulaire ou associé de maintes académies de par le monde, dont deux toulousaines parmi les plus prestigieuses, et en 2014, vous avez reçu la plus haute récompense: le Prix en sciences économiques en mémoire d’Alfred NOBEL. A ces divers titres, vous êtes donc familier de ce type de cérémonie. Aussi, je ne vais pas décrire dans le détail votre brillante carrière d’enseignant, de chercheur, d’animateur, d’organisateur, ni évoquer vos nombreuses activités académiques et professionnelles. Je ne tenterai pas davantage de citer, encore moins de résumer vos publications, qui comptent près de 250 articles et une quinzaine d’ouvrages. Avec votre permission, Mesdames et messieurs, je vais simplement m’efforcer de vous faire partager le respect et l’admiration que je porte à Jean Tirole d’une part à ses travaux scientifiques et d’autre part à son engagement dans la création de la Toulouse School of Economics connu sous son sigle TSE.

1- En préambule et sans tomber dans la numéralogie, je dirai, Jean Tirole, que vous êtes abonné au chiffre Trois, non pas du fait de votre naissance à Troyes en Champagne mais parce que que vous êtes le troisième prix Nobel français en économie, après Gérard Debreu et Maurice Allais et aussi le troisième Nobel toulousain, après le grand chimiste Paul Sabatier honoré en 1912 et le médecin immunologue Jean Dausset en 1980. Vous partagez avec eux la même passion pour la recherche, les mêmes qualités de créativité, de ténacité, de remise en cause des idées reçues, tant il est vrai qu’on ne peut rien construire de grand, sans la Passion, la Patience et la Persévérance.

Ceci étant, plusieurs traits marquent votre différence avec vos deux prédécesseurs économistes. Gérard Debreu, professeur sur la côte californienne, a été distingué en 1983 pour ses travaux théoriques sur l’équilibre général concurrentiel. Mais force est de constater que ce magnifique édifice théorique reste d’une portée pratique réduite; de plus, l’utilisation d’un théorème pointu de topologie mathématique peut laisser penser que l’économie n’est qu’un exercice de mathématiques appliquée. Vos travaux en revanche utilisent des mathématiques abordables et ont déjà généré de nombreuses applications.

Maurice Allais, quant à lui, major du corps des mines, était un autodidacte en économie; il l’avait apprise dans les livres, comme beaucoup à cette époque, maisavec toute la passion et le sens critique qui le caractérisait. Dans la foulée, durant la seconde guerre mondiale, il avait écrit seul, puis publié à compte d’auteur, deux grands ouvrages sur la théorie des marchés, l’utilisation optimale des ressources et les taux d’intérêt. Ce chercheur infatigable avait aussi exploré la théorie du capital, affiné la théorie quantitative de la monnaie, étudié les choix en avenir incertain et la théorie du surplus. Pour la génération d’économistes qu’il avait formé, parmi lesquels Gérard Debreu, il était « le TROUVE-TOUT» de l’économie. Mais le comité Nobel l’avait oublié.Il l’avait oublié, car Maurice Allais avait négligé de se faire mieux connaître: d’une part, il publiait exclusivement en français; d’autre part sa pulsion créatrice le conduisait parfois à placer en annexe ou en simple renvoi, de véritables pépites reconnues ensuite par de grands économistes comme Paul Samuelson, comme des traits de génies précurseurs. Ainsi, Maurice Allais continuait à travailler seul et avait déjà 77 ans, quand il reçut, enfin, en 1988, le prix Nobel, cinq ans après son élève Gérard Debreu. La France devra attendre 26 ans avant de connaître son troisième Nobel d’Economie en 2014 : JEAN TIROLE.

A la différence de Maurice Allais et de Gérard Debreu, vous avez acquis une double formation en France puis aux Etats-unis. Car, à peine initié à l’économie sur les bancs de l’Ecole Polytechnique et aux Mathématiques de la décision à l’Université Paris Dauphine, vous êtes parti au Massachusetts Institute of Technologie, le fameux MIT. Là, vous avez décroché votre doctorat en 1981 sous la direction du futur prix Nobel Eric MASKIN, de trois ans votre aîné, devenu ensuite un de vos co-auteurs, et un ami. A la différence de vos prédécesseurs, vous avez ensuite enseigné des deux côtés de l’Atlantique. Et vos publications toujours en anglais, claires et parfaitement ordonnées bénéficient souvent d’une traduction rapide en Chine et au Japon.

2-Mais revenons à présent sur le fonctionnement des marchés, cette pièce centrale de la science économique, objet principal de vos recherches. Il y a un demi-siècle, celui-ci était, présenté d’une façon simpliste comme l’équilibre concurrentiel idéal entre un grand nombre de vendeurs et un grand nombre d’acheteurs, tous petits et sans i véritable pouvoir sur le marché. On avait analysé le cas inverse, à savoir les situations de monopole où le vendeur, seul, a tout pouvoir pour fixer le prix. Et s’agissant des monopoles publics on avait défini les règles qu’il était souhaitable de leur imposer en matière tarifaire pour éviter qu’ils n’abusent de leur situation. Le caractère indispensable des marchés pour assurer les échanges; mais aussi leurs imperfections, étaient bien connus des économistes du 19 ième et du 20 ième siècle, parmi lesquels figure le Franc-Comtois Augustin Cournot, un des pères de la théorie des jeux. Le lien entre les marges abusives et la taille des entreprises mis en évidence par l’Ecole structuraliste de Harvard avaient conduit les Etats-unis à promulguer des lois anti-trusts. Mais qu’est-ce qu’un trust? Les juristes s’étaient emparé de la question, tandis que les économistes de l’Ecole de Chicago considéraient que les interventions publiques en matière de concurrence et de réglementation étaient inefficaces et même contre-productives. Pour clore la controverse, il fallait déplacer le problème et reprendre l’analyse à la base. Il fallait dans un premier temps réexaminer les stratégies de confit, d’entente ou de coopération des entreprises ayant, pour des raisons diverses, un pouvoir sur le marché. Cette analyse devait permettre ensuite de proposer aux décideurs publics des moyens de régulation pour corriger les imperfections du marché.

Vous avez choisi, Jean Tirole, quelques années à peine après l’obtention de votre doctorat, de vous attaquer à ce double travail d’analyse du pouvoir des acteurs du marché, puis de leur régulation. Ce sont précisément ces deux termes que le comité Nobel a retenu pour honorer vos travaux dans l’intitulé du Prix qu’il vous a décerné en 2014. Vos détracteurs, par idéologie autant que par jalousie, oubliant pour eux-mêmes la formule célèbre de Max Weber «  la science se perd quand l’idéologie commence », ont cherché à vous présenter comme un apôtre du marché, alors que vos travaux conduisait au contraire à le réguler. A cette occasion, la Presse a fait découvrir au grand public votre principal instrument d’analyse : la théorie des jeux. Cet outil n’a rien à voir avec les Casinos ou la Française des jeux: il permet de comprendre, voire de calculer, la situation qui résulte du rapport de forces entre les différents acteurs lorsque ceux-ci jouent leur meilleure stratégie. Mais l’outil était loin d’être au niveau des situations complexes que vous vouliez analyser: lorsqu’il y existe par exemple une asymétrie d’information entre les acteurs ou/et encore lorsque le jeu se déroule sur plusieurs séquences. Comme l’artiste de la Renaissance, vous avez donc affiné votre outil en même temps que votre oeuvre. Votre premier livre publié en 1988 par MIT Press sous le titre « Théorie de l’organisation industrielle » illustrait votre projet de recherche: rebâtir la théorie de l’organisation industrielle en introduisant de nouveaux éléments d’analyse et en utilisant l’outil de la théorie des jeux. Il fait aujourd’hui ECOLE et constitue un ouvrage de référence en matière d’enseignement de cette discipline, tant dans les écoles d’économie que dans les écoles de commerce.

Toutefois, avant même sa parution, vous aviez entrepris dès 1986 avec Jean-Jacques Laffont, Professeur à Toulouse, d’allumer le deuxième étage de la fusée: à savoir une deuxième série de recherches sur la théorie des incitations et la régulation. Le but de votre recherche n’était pas en effet de permettre aux entreprises de mieux asseoir leur pouvoir sur le marché, mais de servir le bien commun en donnant aux décideurs publics les instruments pour réguler les marchés au nom de l’intérêt collectif. Jean-Jacques Laffont s’était déjà préoccupé du déficit d’information du régulateur public vis-à-vis de l’entreprise qu’il était chargé de réguler. Il fallait donc pallier à ce déficit d’information. Vous avez d’abord analysé la stratégie des monopoles naturels, celle des activités de réseaux, celle des entreprises multi-produits, puis vous avez étudié comment l’organisme régulateur pouvait utiliser une dynamique de contrats et d’incitations pour obtenir un meilleur partage social des rentes sans nuire à lefficacité de l’entreprise. Vous avez ainsi, avec Jean-Jacques Laffont, bouleversé la vision de la régulation des marchés. Un deuxième livre paru en 1993 au MIT Press sur le sujet concrétisait cette collaboration, et six ans plus tard en 1999 un nouvel ouvrage illustrait la pertinence d’une telle approche dans le secteur des télécommunications.

Ceci étant, le pouvoir des entreprises sur le marché ne se limite pas à leur taille, aux prix qu’elles peuvent proposer ou aux quantités qu’elles peuvent offrir, problème classique d’oligopole. Les entreprises en place peuvent également utiliser leurs investissements pour dissuader influencer, ou encore utiliser l’entrée de nouveaux compétiteurs? Elles peuvent aussi intervenir indirectement en aval par leurs intermédiaires distributeurs? Ou encore agir en amont, par leurs commandes, sur le marché de leurs fournisseurs. Ces questions posent le problème de la concentration horizontale et verticale des entreprises et vos analyses montrent que leur régulation ne relève pas d’une loi générale anti-trust mais d’une étude au cas par cas. Votre curiosité vous a conduit à vous intéresser aussi aux situations singulières, à ces marchés bi-faces où le produit d’un acteur, par exemple une carte bancaire, sert de support à la transaction de deux autres: le commerçant et son client. Comment devrait se répartir le coût de la transaction? Vous avez apporté des réponses.

Lorsqu’on survole vos publications, on découvre émerveillé votre magnifique aventure intellectuelle! Les marchés en effet sont de plus en plus complexes et les stratégies des entreprises également. Sur le chemin de la connaissance, au fil des ans, vous avez donc découvert de nouveaux problèmes et apporté, chaque fois, des réponses adaptées pour assurer une meilleure régulation de ces marchés de plus en plus complexes. Force est de constater que l’entrepreneur a diversifié ses instruments en amont pour pénétrer ou influencer un marché à travers l’innovation, les licences d’utilisation des nouvelles technologies, ou encore des regroupements de brevets. Là encore, des solutions inspirées de vos travaux avec Josh Lerner commencent à être mises en place.

Si j’étais un béotien de l’économie, je dirai, cher Jean Tirole, que vous avez ouvert un nouveau chapitre de la Science économique, mais ayant enseigné cette discipline pendant plus d’un quart de siècle, dont 17 ans à l’Ecole polytechnique, je crois pouvoir dire que vous avez comblé un vide abyssal dans la connaissance et la pratique économique. Les marchés sont partout et irremplaçables, la concurrence parfaite est nulle part et reste un cas d’école. Mais les économistes avaient oublié d’étudier les marchés dans leurs imperfections et leur complexité pour apporter des réponses concrètes à leur régulation. Vous l’avez fait, mais plus encore, ce que le grand public ignore et qu’il me plaît de souligner aujourd’hui, c’est que vos recherches sont d’ores et déjà à l’oeuvre dans notre vie quotidienne: dans les tarifs de notre carte bancaire, dans le prix de nos abonnements téléphoniques et internet, dans notre facture d’électricité, la distribution gratuite de journaux, les réseaux sociaux… Comme le reconnaissait récemment Joaquim Almunia, ancien Commissaire européen à la Concurrence, vos recherches ont fortement influencé l’organisation européenne de régulation en matière d’énergie, de télécommunications, de transport, mais aussi de propriété intellectuelle. Peu d’économistes en vérité, peuvent se prévaloir d’une application aussi rapide qu’exceptionnelle de leurs travaux! Ce résultat est dû au fait que vos recherches partent d’un problème concret, que vous analysez, que vous décantez pour ne retenir que l’essentiel …avant de le conceptualiser en appliquant une méthode d’analyse rigoureuse.

Bien évidemment les marchés, objet de votre recherche, se diversifient et évoluent rapidement, jetant ainsi un défi permanent à la recherche économique. Mais le chantier que vous avez ouvert attire déjà beaucoup de chercheurs : reprenant mon refrain, je dirai qu’il fait Ecole. Et votre Prix Nobel y contribue, ainsi que les autres pistes de recherches que vous avez commencé à explorer. Parmi ces pistes, je citerai pêle-mêle: l’étude des comportements exubérants sur les marchés boursiers qui se traduisent par les bulles financières, la régulation bancaire et financière pour éviter les crises systémiques, l’analyse des comportements au croisement de la psychologie et de l’économie, et autre thème d’actualité, la confiance indispensable pour construire le bien commun… Autant de sujets qui alimenteront peut-être un jour les dossiers de futurs nobélisables!

Où vous arrêtez-vous dans votre passion de la recherche? Vous seul le savez, car lors de votre réception à Stockholm, vous disiez: « La sagesse m’encourage à revenir aussi vite que possible à mon laboratoire, auprès des collègues grâce auxquels je reçois ce prix, bref, à la vie merveilleuse de Chercheur » Quelle belle conclusion, que je vous emprunte, pour terminer mon propos sur votre parcours scientifique!

3 – Mais il me reste à présent, à évoquer votre engagement dans la création de la Toulouse school of Economics

Cher Jean Tirole, votre nom est d’ores et déjà, inscrit pour la postérité sur la liste prestigieuse des prix Nobel. Mais vous resterez également présent, avec votre ami Jean-Jacques Laffont et son équipe, dans l’Histoire de TOULOUSE pour avoir créé ce fleuron mondialement connu : la TOULOUSE SCHOOL OF ECONOMICS. Cette part d’histoire de la ville rose, commence comme dans un conte et se poursuit comme une épopée…Il était une fois,…un jeune universitaire toulousain, parti parfaire ses études, sur les rives de la Charles River au fond de l’estuaire du Massachusetts. Puis, son doctorat en poche, après un détour par Amiens, il revint en 1979 sur les rives de la Garonne, porteur d’un rêve français sur le modèle américain: créer à Toulouse un centre d’excellence, d’enseignement supérieur et de recherche. Un rêve qui paraissait déjà un peu fou pour une capitale comme Paris, mais totalement déraisonnable s’agissant d’une ville de province. Mais comme se plaisait à le dire Jean-Jacques Laffont, puisqu’il faut bien appeler notre héros par son nom, Toulouse c’est mon Amérique à moi!

Il avait conscience des difficultés qui l’attendaient: une université fermée sur elle-même tant au niveau recrutement qu’en termes de management, un département d’économie adolescent abrité dans la prestigieuse Faculté de Droit, un manque de moyens financiers, une bibliothèque hétéroclite, de rares bureaux inadaptés, un secrétariat quasi-inexistant. On était à des années-lumières du confort des universités américaines! Mais Jean-Jacques Laffont possédait une foi inébranlable en son projet, un dynamisme à toute épreuve, un charisme fédérateur et un sens inné de l’organisation.

Sa détermination et l’aura de sa compétence lui permettent d’agréger un premier noyau. Deux ans plus tard en 1981, la création d’une unité mixte de recherche en économie mathématique quantitative (le GREMAQ) lui apporte le soutien du CNRS et de l’INRA : un soutien qui se manifeste par des détachements de chercheurs et quelques postes de personnel administratif. Cette intendance souvent négligée est essentielle pour organiser chaque semaine des séminaires, éditer des cahiers de recherche publiés en anglais et lancer même des congrès.

Des programmes d’échange avec des laboratoires et des universités françaises et étrangères se mettent alors en place. Ces initiatives, à la limite de l’hérésie dans le monde universitaire français de l’époque, apportent la preuve qu’une recherche de haut niveau en économie est désormais possible à Toulouse. Jean-Jacques Laffont mobilise d’ailleurs les enseignants vers la recherche en donnant lui-même l’exemple : durant cette période difficile où il doit se battre pour régler les problèmes quotidiens, il continue ses recherches sur place, mais aussi à distance avec Jean Tirole qui enseigne aux Etats-unis.

A la fin des années 80, le GREMAQ est enfin pleinement reconnu au sein de l’Université Toulouse Capitole et se positionne en France comme un laboratoire universitaire de premier plan.

Jean-Jacques Laffont aurait-il déjà réalisé son rêve? Son départ aux Etats-Unis pour deux ans pourrait le laisser penser …mais il n’en est rien! Au début des années 90, il revient avec une idée nouvelle et un atout maître.

L’idée est de créer un Institut inspiré des schémas nord-américains, qui jetterait un pont entre l’université et l’entreprise, à travers une recherche commune, sur des sujets qui intéressent les deux parties. Les chercheurs universitaires seraient ainsi confrontés aux problèmes concrets des entreprises. En retour, celles-ci bénéficieraient des avancées théoriques les plus récentes. Et les contrats de recherche apporteraient des ressources financières permettant d’offrir à des chercheurs de niveau international des conditions de travail et de rémunération compétitives. Enfin, l’indépendance scientifique indispensable, serait assurée par le travail en équipe, la diversification des contrats et avant tout par la publication des résultats dans les meilleures revues internationales. Quant à l’atout maître, c’était la venue à Toulouse pour son année sabbatique de JEAN TIROLE.

L’aventure de l’Institut d’économie Industrielle (IDEI) peut alors commencer. Un premier contrat est signé avec EDF qui permet aux équipes de l’IDEI de travailler en toute indépendance avec une équipe d’économistes d’entreprise reconnue au niveau international, celle des Etudes Economiques Générales d’EDF. Il porte sur la régulation des monopoles, face au vent de libéralisation débridée venu du monde anglo-saxon. Ce partenariat exemplaire, dont les résultats ont inspiré l’autorité de la concurrence à Bruxelles sera suivi par France-Télecom, la Poste, puis par Microsoft et la Banque de France… Ce succès est accéléré par le recrutement de Jean TIROLE au poste de Directeur scientifique de l’IDEI.

La décision de Jean Tirole de se fixer à Toulouse à l’issue de son année sabbatique reste en effet un évènement majeur que je voudrais aujourd’hui souligner. Si le retour de Jean-Jacques Laffont dans le territoire de ses origines était à la limite compréhensible, la décision de Jean Tirole questionna les universités américaines. Il était né à Troie en Champagne et il était depuis sept ans professeur d’économie dans une des plus célèbres universités américaines: le MIT. Qu’allait-il faire à Toulouse? Beaucoup parmi ses collègues d’outre-atlantique scrutent la mappemonde pour savoir où est cette ville; n’allait-il pas compromettre une carrière prometteuse en rompant ainsi son contrat avec le MIT? Mais Jean Tirole n’a pas seulement la bosse de l’économie; il possède l’intelligence de l’humain, cette qualité rare qui permet de comprendre ses interlocuteurs. Il a travaillé avec Jean-Jacques, de six ans son aîné, et apprécié à la fois ses qualités scientifiques, son enthousiasme, sa ténacité, sa convivialité, sa vision de l’avenir. Il partage ses ambitions, connaît les difficultés et les enjeux; et il sait que son compagnon scientifique a besoin de lui. Il a pris sa décision, une décision capitale pour la ville de Toulouse! Le MIT pour sa part sait être compréhensif et lui offre de continuer la coopération comme « Visiting Professor » ce qu’il est encore!

La garantie scientifique, l’expérience, la méthodologie et le carnet d’adresse de Jean Tirole donnent rapidement à l’Institut d’économie industrielle de Toulouse une réputation internationale qui incite de nombreux spécialistes de très haut niveau à rejoindre le groupe: Bruno Biais(marchés financiers), Patrick Rey (droit de la concurrence), Jacques Cremer (économie de l’internet et théorie des contrats), Christian Gollier( Assurances et Climat),et bien d’autres … une longue liste qui témoigne que la fuite des cerveaux s’est un peu inversée et que l’EXCELLENCE a désormais choisi de venir à Toulouse.

Le centre de recherche avec ses deux nouveaux laboratoires: ARQADE axé sur l’économie du développement et le LERNA orienté vers l’économie des ressources naturelles, compte à présent une centaine de chercheurs et autant de doctorants. Il manque de place mais grâce au soutien de la Mairie, de la Région et du ministère de tutelle, il emménage dans les locaux rénovés de l’ancienne Manufacture des Tabacs. Reste à présent pour réaliser le rêve de Jean-Jacques à créer un centre d’enseignement de haut niveau en économie.

Mais le destin vient subitement tout remettre en cause : en 2004, la maladie frappe et emporte Jean-Jacques Laffont avant que l’objectif qu’il s’était donné ne soit complètement atteint. Sa disparition n’allait-elle pas fragiliser et déliter l’édifice, qu’il avait si patiemment construit? On pouvait le craindre!

Dans cette situation marquée par le deuil et l’incertitude, Jean Tirole dévoile d’autres qualités : son charisme, moins méridional, n’en est pas moins présent; il démontre à la fois un sens profond de l’organisation et une capacité à exploiter les opportunités. Avec ses quatre mousquetaires : Christian Gollier, Jacques Cremer, Marc Ivaldi, Patrick Rey, il saisit l’occasion d’un appel à projet pour rebondir et aller de l’avant. Cet appel d’offres vise à créer une dizaine de réseaux thématiques de recherche avancée avec l’aide financière de l’Etat et en s’appuyant sur des Fondations de Coopération Scientifique chargées de lever des fonds publics ou privés. En dépit d’un contexte peu favorable, Christian Gollier consacre l’été 2006 à la rédaction du projet TSE «Toulouse sciences économiques» appuyé sur une fondation Jean-Jacques Laffont-Toulouse Sciences Economiques( JJL-TSE). Le projet toulousain fait partie des treize lauréats retenus et se voit doté de 12,8 millions d’euros consommables en 5 ans à raison de 20% par an.

Mais contrairement aux autres lauréats qui choisissent de consommer leur dotation, Jean Tirole et Christian Gollier font un pari novateur: pour servir les ambitions à long terme du projet toulousain, ils décident que seuls les intérêts de la dotation de l’Etat seront utilisés. Cette option exige de compléter la dotation initiale de l’Etat par une levée de fonds auprès du privé, d’autant que le gouvernement encourage cette démarche en s’engageant à verser un euro public pour chaque euro collecté. Durant dix huit mois, Jean Tirole et Christian Gollier vont donc prendre leur bâton de pèlerin et consacrer leur énergie à cette campagne.

Résultat : JJL-TSE sera la seule fondation scientifique à réussir cette levée de fonds, grâce au partenariat établi depuis une décennie avec les entreprises à travers son Institut d’Economie Industrielle. Le 2 juin 2008, quand l’opération se termine, douze entreprises ont accepté d’apporter au total 33 millions d’euros. Avec l’apport initial et l’abondement de l’Etat, la Fondation scientifique dispose désormais de plus de 75 millions d’euros pour pérenniser son projet. En utilisant les seuls intérêts du capital, TSE peut ainsi fidéliser des spécialistes de haut niveau en complétant leur rémunération dans des contrats à plus long terme, qui ne signifient pas nécessairement des contrats à vie. TSE s’engage ensuite dans un nouveau programme national baptisé  « les Investissements d’avenir » A ce titre, le centre de recherche toulousain, sélectionné en 2010 comme un laboratoire d’excellence obtient le financement de deux nouveaux projets: IAST, un institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales doté de 25 millions d’euros sur 10 ans et IAM ( incitations, acteurs et marchés) doté de 15 millions d’euros sur 9 ans .

Ces succès marquent une nouvelle étape dans la longue marche vers le sommet de la hiérarchie mondiale. Pour atteindre ce sommet, TSE va se doter d’un nouveau mode de gouvernance et d’une politique de recrutement, en rupture complète avec les coutumes françaises. Contrairement aux conseils d’administration du sytème académique français, celui de TSE se compose de 15 membres seulement, dont cinq sont réservés aux institutions publiques de recherche, cinq aux entreprises partenaires de TSE et cinq à des personnalités qualifiées. De ce fait, seuls deux administrateurs appartiennent à TSE: un représentant élu par les chercheurs et Jean Tirole en tant que personnalité qualifiée. La composition du conseil scientifique accentue encore cet écart avec les normes françaises. Tous ses membres sont extérieurs à TSE: ce sont des économistes connus, professeurs dans les universités les plus prestigieuses et parmi eux figurent plusieurs lauréats du prix Nobel d’économie.

Le recrutement, chacun le sait, est déterminant pour un organisme de recherche et là encore, TSE marque son originalité. Sa politique de recrutement est basée sur trois principes: tout d’abord le refus de l’endo-recrutement c’est-à-dire du recrutement des thésards par leur directeur de thèse: désormais les jeunes docteurs toulousains devront faire leurs preuves ailleurs et se présenter sur le marché international, le « job market », qui se déroule tous les ans entre janvier et la mi-mars; ensuite TSE participe à ce grand « mercato » pour sélectionner les meilleures pousses; enfin les chercheurs doivent faire régulièrement la preuve de l’excellence de leurs travaux, à travers leurs publications dans les grandes revues internationales.

Restait, pour répondre au souhait de Jean-Jacques Laffont, à créer, en complément du pôle de recherche, une filière d’enseignement de très haut niveau capable de concurrencer les classes préparatoires aux grandes écoles et d’attirer de nombreux étudiants étrangers. Avec l’appui de Bruno Sire, Président de l’université de Toulouse Capitole, grâce à un dispositif d’orientation progressif, TSE a pu ainsi bâtir l’équivalent d’une grande école d’économie au sein de l’Université.

A présent, le rêve de Jean-Jacques Laffont est devenu réalité et le prix Nobel décerné à Jean Tirole en Octobre 2014 est venu à point nommé, mettre cette réalisation sous les feux des projecteurs.

4- Mesdames, Messieurs, j’ai conscience d’avoir abusé de votre attention en vous contant les étapes de la création, puis de la consécration, de la Toulouse School of Economics. Mais je le confesse: je n’ai pas su résister au plaisir de vous raconter cette belle aventure, humaine et scientifique tout à la fois, que les toulousains se doivent de connaître. Car TSE ne ressemble en rien aux péniches, qui dorment sur les eaux tranquilles du canal de Brienne. C’est à présent un grand paquebot qui compte à son bord près de 150 chercheurs et 100 doctorants, 2000 étudiants dont 700 étrangers, en concurrence sur les mers du globe avec les meilleurs.

Cher Jean Tirole, vous êtes le sage capitaine de ce navire que vous avez contribué à construire. Et nul doute que depuis la passerelle qui unit les deux bâtiments du Campus de l’Arsenal où vous allez prochainement déménager, vous conduirez votre équipage vers de nouveaux succès. Cette navigation exige de votre part une vigilance de tous les instants.Vous avez également dépensé beaucoup d’énergie sans succès et vous consacrez encore beaucoup d’efforts avec espoir à aider les universités toulousaines sur le chemin de l’excellence (le fameux label IDEX). De nombreux pays vous sollicitent pour donner des conférences et les autorités politiques profitent souvent de votre venue pour recueillir vos conseils. Ainsi, vous portez haut et loin les couleurs de la science économique, celles de la France et le renom de la ville de TOULOUSE.Toutes ces nombreuses activités académiques et professionnelles rendent de plus en plus précieux le temps que vous consacrez à vos travaux de recherche. Pour notre part, nous vous avons sollicité parce que votre connaissance de la situation économique des pays de l’Orient est particulièrement utile à notre académie, mais nous ne souhaitons pas entamer davantage le temps précieux qui vous est nécessaire pour continuer vos Recherches.Toutefois, sachez que sa rareté nous permet de mesurer aujourd’hui à sa juste valeur, le grand honneur que vous nous faites en acceptant de rejoindre notre académie. Au nom de tous nos membres, je vous en remercie.

MARC ALBOUY Président du collège des Académiciens